lieux
intervenant: 03.opérateur
date: 2010-02-22 16:55:02
Pour tromper l'ennui de la route qui la mène à la maison de campagne, elle a décidé de faire des photos de ce qui présente à elle au travers du pare-brise. L'idée lui est venue en regardant un film, où un des personnages, pour sortir de la routine de ses déplacements quotidiens, avait l'habitude de photographier systématiquement, et un peu avec obsession, la personne qui occupe le siège de devant dans le bus; il avait ainsi cumulé sur le disque dur de son ordinateur quelques centaines de photos, dont il ne faisait rien de précis. C'est le geste, sa régularité et sa nature protocolaire qui l'avait frappé.

Par sécurité, elle avait bricolé sur le tableau de bord, une fixation pour son appareil, couplé à une application qui déclenchait à intervalles réguliers la prise de vue. Il lui fallut du temps pour trouver la bonne temporisation. Quelques allers et retours ont été nécessaires. Elle était satisfaite de ne pas avoir à choisir quand déclencher. Cette route lui semblait tellement la même partout qu'elle n'aurait pas su faire un choix, ni ne pas en faire. Elle aimait l'idée de s'en remettre à la machine pour faire l'image, et acceptait sans problème de n'être pour rien dans la réalisation de ces images. Avec un peu de temps, ce petit rituel machinique fit naître quelques lieux qu'elle n'avait pas repéré mais pour lesquels elle portait, désormais, une attention un peu plus soutenue.
procédures
intervenant: 03.opérateur
date: 2010-01-24 17:33:48
L'opérateur agit en suivant des procédures préalablement établies, aux paramètres définies pour un usage type. Ses gestes sont prévus, attendus. Il ne dispose que peu de marges de manœuvre dans l'application des tâches qui lui sont confiées.

Les images produites sous condition de procédures en portent l'empreinte.

Sa poésie toute entière tenait dans sa soumission aux procédures. Il avait, un jour, décidé de remettre tout son savoir technique aux mains des configurations matérielles pensées par les ingénieurs.

Sur la porte de son atelier, il avait placé un écriteau : "Documents pour artistes".
père
intervenant: 03.opérateur
date: 2010-01-12 21:52:01
Tous les quatre le regardaient, les yeux grands ouverts.
Il ne figure pas sur la photo. C'était le jour anniversaire de sa femme. Les enfants, pressés d'aider leur mère à déballer les cadeaux, à souffler les bougies, se sont pressés autour d'elle. Lui, l'appareil photo en main a pris la position de l'opérateur, chargé de fixer pour la mémoire familiale ce moment de joie.
Plus tard, la photo, imprimée, a pris place dans un cadre et installée dans le salon. C'est sa femme qui s'est occupée de mettre en scène la photo : aller chercher la photo dans le disque dur de l'ordinateur, envoyer le fichier par Internet dans un labo qui retourne le tout par la poste sous 48heures, tirage soigné, impeccable; choisir un cadre dans le petit stock accumulé; trouver le bon emplacement dans le salon pour poser le cadre, pas trop en évidence. Lui n'aurait jamais fait ce geste, n'aurait pas fabriqué cette installation domestique. Non pas qu'il n'en eu pas le désir, mais plutôt parce que ce geste lui aurait semblé comme une mise en valeur de son absence à l'image, voire même une absence tout court. Le geste de sa femme ne le gênait pas, il y voyait même une attention, un peu inattendue, à la position qu'il occupait ce jour-là et désormais sur la photo, en état d'absent. En état de père, donc.
minoré ou majoré
intervenant: 03.opérateur
date: 2009-12-17 10:00:29
L'appareil photo agit sur lui comme le froid ou le chaud agissent sur l'eau, lui fait éprouver le réel dans des états différents. L'usage de cette prothèse lui fait ressentir le monde sur un mode minoré ou majoré, dièse et bémol.
Sur le champ de la prise de vue, il s'isole du reste du monde pour ramasser ses émotions, interagir avec le monde par le biais du seul sens visuel. Au moment de l'examen des images, le visible est comme augmenté, majoré. Ce n'est pas simplement une amplification du réel au travers des détails, de la lumière arrêtée, mais plus largement une réévaluation, une re-qualification du réel vécue lors de la prise de vue. Dans la suite de l'image, d'autres parviennent. Ce n'est donc plus seulement une re-qualification de l'expérience du monde au moment de la prise de vue, mais une re-qualification du réel perçu par les images appelées par la première. Qu'est-ce que ça signifie que de vivre le réel ainsi réfracté ?

Lors du baptême de son petit-fils, le grand-père n'a pas quitté son appareil photo. Dans un moment d'inattention, je lui ai monté sur le pied, il n'a rien senti, absorbé par l'opération qu'il était en train de réaliser : photographier les enfants jouant dans le jardin. Sa sensation physique a été différée, reportée. L'image réalisée à cette occasion n'en porte pas la trace. Je suis le seul à savoir qu'au moment de la prise de vue, je lui ai marché sur le pied, et qu'il na pas réagit. Le degré d'absorption que provoque l'usage de l'appareil photo ne peut être quantifié que par un tiers. L'image des enfants ne livrera jamais seule le fait du pied écrasé, l'opérateur l'a lui-même oblitéré.
retour
intervenant: 03.opérateur
date: 2009-12-15 20:54:51
Il s'agissait de prendre de la distance. L'appareil photo semblait le bon outil pour pratiquer comme une tranchée dans la perception. De toute façon pas moyen de procéder autrement, parce que voir comme ça, sur le vif et aussitôt déclencher, jamais su faire. Mais pas abandonner non plus, puisque la remémoration immédiate de ce qui vient de se jouer, là, est trop forte pour ne pas en tenter une reconstitution.

D'où le protocole reconduit à chaque fois : noter les détails, un maximum de détail, couleur, forme, lumière, objets, et puis tous le reste qui n'a rien à voir mais qui oriente à la lecture des notes, humeur, vent, sentiment. Plus tard, parfois beaucoup plus tard, reconstituer le tout. Sous contrôle.
intermédiaire
intervenant: 03.opérateur
date: 2009-11-14 19:02:28
Mon père n'aimait pas les voyages, pas même ceux que l'on fait le temps d'un week-end prolongé. Ça l'énervait de se retrouver pris dans les bouchons, de se retrouver coude à coude, pare-choc contre pare-choc, avec ceux qu'il voyait tous les jours. Enfin passons, ce n'est pas la plus important. Cette année-là, ma mère avait réussi à imposer, en douceur comme d'habitude, l'idée d'une semaine en Bretagne, dans le golf du Morbihan plus exactement. Je n'ai pas beaucoup de souvenir de vacances en famille, pas seulement parce qu'on ne partait pas souvent, mais plutôt parce que moi, les vacances j'ai jamais bien aimé ça.


En tout cas, cet été là, celui de la photo, celui de l'élection de François Mitterrand - papa disait qu'il changerait la France cet homme-là ! - je m'en souviens parce qu'il y a eu cette photo. L'identité de celui qui a fait cette photo est un mystère. Mes parents n'avaient pas d'appareil photo à cette époque, donc impossible que ce soit eux qui l'aient faite. Longtemps cette image est restée muette, aucun discours familial n'y faisait référence, et il n'y a pas si longtemps que je l'ai ressorti de la boîte en carton où elle dormait depuis de nombreuses années. Quand je questionnais ma mère à son sujet, rien de clair ne sortait de sa bouche. Elle évoquait des souvenirs qui ne coïncidaient pas avec les miens.


Lorsque mon père est mort, maman a rencontré Philippe, et peu de temps après, ils décidèrent de vivre ensemble. Lors du déménagement de Philippe chez nous, j'ai trouvé une photo qui dépassait d'un carton. Je l'ai ramassé machinalement. Je n'ai pas mis très longtemps à la rapprocher de la photo de l'été 81, celle qui a marqué mon été. Identiques, ces deux photos étaient en fait deux tirages d'un même cliché. Je m'y reconnaissais dans l'eau à m'amuser avec Maxime mon jeune frère. J'appris alors que ce n'était pas Maxime, mais la fille de Philippe, mon beau-père.
L'auteur de la photo, c'était lui. Ma mère finit par avouer qu'elle avait organisé ces vacances à Auray dans le seul but d'y retrouver son collègue de travail, Philippe. Ils avaient concocté ce séjour, chacun de leurs côtés pour se retrouver ensemble quelques heures par jour sur la même plage, dans le plus grand silence de leur liaison.


Mon père n'en aura jamais rien su. Et moi, à chaque fois que je regarde cette photo, je me sens un peu coupable d'avoir été, par photo interposée, le lien de deux amants.

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