minoré ou majoré
intervenant: 03.opérateur
date: 2009-12-17 10:00:29
L'appareil photo agit sur lui comme le froid ou le chaud agissent sur l'eau, lui fait éprouver le réel dans des états différents. L'usage de cette prothèse lui fait ressentir le monde sur un mode minoré ou majoré, dièse et bémol.
Sur le champ de la prise de vue, il s'isole du reste du monde pour ramasser ses émotions, interagir avec le monde par le biais du seul sens visuel. Au moment de l'examen des images, le visible est comme augmenté, majoré. Ce n'est pas simplement une amplification du réel au travers des détails, de la lumière arrêtée, mais plus largement une réévaluation, une re-qualification du réel vécue lors de la prise de vue. Dans la suite de l'image, d'autres parviennent. Ce n'est donc plus seulement une re-qualification de l'expérience du monde au moment de la prise de vue, mais une re-qualification du réel perçu par les images appelées par la première. Qu'est-ce que ça signifie que de vivre le réel ainsi réfracté ?
Lors du baptême de son petit-fils, le grand-père n'a pas quitté son appareil photo. Dans un moment d'inattention, je lui ai monté sur le pied, il n'a rien senti, absorbé par l'opération qu'il était en train de réaliser : photographier les enfants jouant dans le jardin. Sa sensation physique a été différée, reportée. L'image réalisée à cette occasion n'en porte pas la trace. Je suis le seul à savoir qu'au moment de la prise de vue, je lui ai marché sur le pied, et qu'il na pas réagit. Le degré d'absorption que provoque l'usage de l'appareil photo ne peut être quantifié que par un tiers. L'image des enfants ne livrera jamais seule le fait du pied écrasé, l'opérateur l'a lui-même oblitéré.