comparaison
date: 2008-10-21 22:48:43
Dans son billet
"Comparaison n'est pas raison", David Liaudet, auteur du blog "Architectures de cartes postales", fait un rapprochement entre deux productions, celle d'un architecte et celle d'un artiste. Mentionnons tout d'abord la grande culture visuelle dont témoigne ce type de rapprochement, et cette manière très singulière qu'a l'image d'en appeler une autre, comme dans un tiroir à un double fond. La lecture d'image que D. Liaudet produit me frappe par ce qui demeure en réserve du rapprochement, ce par quoi cette comparaison devient possible, mais qui, signe d'une totale imprégnation de la culture photographique - totale, jusqu'à en faire une condition même de l'exercice - est maintenu dans le silence du sous-entendu : si une image appelle l'autre, si une forme en suggère une autre, sans qu'il n'y ait entre elles autre chose que ce lien formel, c'est parce que, dans les deux cas, ces images sont le résultat de choix de la part des photographes qui les ont fabriqué, choisi l'angle, le cadre. Cette étape est comme gommée de la mise en relation des deux images, alors que c'est précisément pour cette raison que les deux formes sont juxtaposables. La comparaison n'est pas "sans raison" pour rien, ou tout au moins l'est-elle pour ce qui se joue en propre dans le processus photographique : sa capacité à produire de l'identique.
Ça lui colle à la peau à la photo, cette question de la re-production, toujours miné par l'inaccessible copie à l'identique. La production de l'identique par la photo est une quête un peu vaine mais au combien inscrite comme un genre du médium. Il y a toute une logique professionnelle derrière ça, assurer le contrôle des paramètres pour que ce qui sort de la boîte soit identique à ce qui a été prévisualisé, et l'écart qu'il y a entre ces deux pôles, en quoi il est constitutif du processus photographique comme distance à parcourir.
Ces rapprochements visuels, par photos interposées, sont une expression du registre photographique, et il n'est dès lors guère étonnant de voir quelques sites de photographes pointer des comparaisons piochées dans l'album photo à échelle globale qu'est le web. Citons par exemple le blog d'Amy Stein et sa rubrique
Battle photo, celui de David Michaekl Murphy et son tag
Same Same, ou encore ce billet du blog de Justin James Redd,
This look like that.
Et quitte à prolonger l'exercice, je m'y colle en rapprochant cette photo de
Marc Deneyer et celle de
Gérald Garbet.
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raymonde
date: 2008-09-14 21:08:35
Parmi les photographes français tenant blog, celui de Thierry Girard est un des plus écrits. Les billets sont distillés sans précipitations, faisant retour sur des activités le concernant, mais pas seulement. Comme pour ses photographies, Girard est précis et élégant dans son écriture, il ne cède rien au style, les pieds dans le présent, sans effets de contemporanéité surjouée. Impeccable. Aussi, lorsqu'un nouveau billet apparait dans mon lecteur RSS, je me hâte de le lire.
Et c'est l'un de ses billets que je voudrais signaler ici. Quel plaisir, en effet de lire, un avis bien informé, un tant soit peu critique, sur le travail et la réception des photographies de Raymond Depardon. Ce photographe me semble jouir d'un renommée tellement consensuelle - essayez donc de formuler un regard critique sur son travail et vous verrez à quel point il s'est docilement installé comme une référence photographique obligée - que la lecture du billet de Thierry Girard m'a réconforté ! Ce n'est pas une opinion tranchée et polémiste qui se dessine mais une appréciation à partir d'une connaissance du terrain que Depardon a foulé pour sa "Mission France", grande campagne photographique à l'échelle du territoire, commandé par le Ministère de la culture en 2006. Girard pointe justement la vision terne, décrépie que Depardon construit des petites villes, à l'aide de photographies à la chambre qui magnifie ce qu'un petit format aurait rendu difficilement tenable. Sans méconnaître l'état des commandes publiques en matière de campagne photographique - Girard en vit ou en a vécu - il fait preuve de discernement et reconnaît l'impact pervers des missions qui échoient aux "grands" noms (si tant que R.D. en soit un...) : elles aspirent d'un coup d'un seul les maigres budgets alloués à ce type de commande et contribuent à assécher la constitution d'un regard polyvoque au profit d'un transcription esseulé de l'état du territoire, une "France raymonde".
http://wordspics.wordpress.com/2008/07/11/la-france-raymonde-a-propos-de-depardon
Iconophilie
date: 2008-04-29 21:22:01
S'il me fallait conseiller la visite d'un site permettant d'éprouver la valeur culturelle de la photographie, c'est vers
Square America que j'orienterais sans la moindre hésitation. L'Internet ne manque pas de sites de ce type : collections assemblées sur écran propices à la nostalgie et au petit frisson du vintage. Dédié à la photo amateur américaine du XXème siècle, Square America ne se distingue certes pas par son interface, mais bien par l'intérêt que présentent les images qui y sont présentées, toutes collectées par Nicholas Osborn, auteur du site. C'est sa collection personnelle qui constitue la matière première de Square America, extension web des boîtes à chaussures, mais aussi prétexte à du tri, à des arrangements, à des sélections dont on devine assez rapidement que c'est à ce filtre que Square America doit son intérêt. Les séries concoctées par Osborn recèlent une bonne part d'intelligence visuelle : une attention toute aussi grande pour les détails que pour l'allure d'une image, une conscience des tenants et aboutissants du processus photographique et de sa syntaxe, un goût affiné pour l'expressivité, et un sens de la circulation entre les photos. Ce site, au-delà de sa capacité à nous mettre en contact avec l'histoire culturelle américaine vue depuis une documentation populaire, met en présence d'un réel travail d'interprétation d'images qui sait tirer parti de la culture du photographique.
Parmi les séries proposées, il faut prendre un temps à l'observation de la série What
Was On (November 1963) tant elle me paraît exemplaire. Ce montage d'une trentaine de photos s'ancre dans un geste dont on a du mal à saisir la portée à première vue: photographier une télévision qui distille son flux d'images. A ceci près que le flux en question n'est pas n'importe lequel : il s'agit des images qui rapportent l'assassinat de J.-F. Kennedy, fait historique qui a marqué l'histoire visuelle du XXème siècle. On se remémorera en effet l'importance du film tourné par un amateur,
Abraham Zapruder, l'un des
seuls a avoir enregistré la scène. Cet événement est inextricablement lié, dans sa réception, à cette captation visuelle qui fut l'objet d'interprétation diverses. Sous son incidence, la série que Square America nous transmet prend une tournure toute particulière. Comment en effet ne pas tenir ce geste photographique comme une réponse au saisissement que procura cet événement ? Sa force de surgissement se sera déversée sur les quelques dizaines de secondes que dure le film de Zapruder, augmentant dès lors ce fait historique d'un objet visuel paradoxal, car à la fois unique et non reproductible, tout en étant pris dans une forme pré-calibrée propre au visuel amateur. Figer les images de la télévision à l'aide de l'outil photographique, les arrêter dans leur course, revient à remettre un peu de distance dans la fascination que dû exercer le récit en images de l'événement, tout en le reconduisant docilement.
http://www.squareamerica.com
correspondance
date: 2008-03-23 15:16:54
Une fois n'est pas coutume, c'est un livre que je souhaiterai signaler ici. Son contenu n'est pas sans entretenir d'étroits rapports avec ce qui m'occupe là : conjuguer la lettre à la photo. Je remercie
Michel Marié d'avoir évoqué cette publication plutôt confidentielle lors d'un échange nourri des questions que soulève l'usage de la photo dans les sciences sociales.
Venons-en au principal : "Mon cher Rémi", de Julien Derôme, est un livre dont le principe repose sur une circulation entre des photos et des textes, en prenant pour cela appui sur un fac-similé partiel d'un album photo déniché aux puces de Vanves. Deux protagonistes principaux s'y déploient : Madame, présence récurrente des prises de vues de Monsieur qui, se jouant des facilités que lui procure le déclenchement de l'obturateur à retardement, fait quelques apparition dans le cadre. Adossé aux dates des prises de vue annotées sur le carton de l'album, le texte se déploie sous la forme d'un récit épistolaire à destination quasi exclusive de Rémy, jeune adulte et mauvais fils qui préfère, à la stabilité du commerce familial et à l'amour sans limite de sa chère maman, d'improbables escapades parisiennes aux côtés d'artistes sujets à caution.
Je voudrais pointer ici l'heureuse convergence dont témoigne ce livre : la figure de l'absent. Habitué du commerce photographique, quoique souvent oublié des analyses, l'absent est également un incontournable de la relation épistolaire : lue ou non par son destinataire, la lettre le convoque de fait à la table de celui qui l'écrit. En ce sens, ce livre est un pur plaisir en tant qu'il cristallise sur un mode qui ne manque pas d'humour l'effet de présence propre aux deux registres embarqués.
Julien Derôme, "Mon cher Rémi", Editions Nuit Myrtide, 64 pages, 18 €.
http://borborygmes.org/