La reconduction d'une prise de vue photographique est au cœur même du principe qui structure les observatoires photographiques du paysage. L'idée, qu'une prise de vue, renouvelée à intervalles réguliers, puisse servir de témoin irrécusable de l'évolution d'un paysage repose sur une approche temporelle du dispositif photographique. Entre deux prises de vues, le temps fait son œuvre.
C'est le ressort principal du film de John Lvoff,
L'Oeil de l'autre dont le personnage principal est photographe et dont la « mission » est de reconduire les prises de vues initiées par son prédécesseur, disparut sans laisser de traces, sinon photographiques. Dans un autre genre, mais toujours cinématographique, une scène du film
Smoke de Wayne Wang et Paul Auster, reprend ce principe. Décliné sous la forme d'un attachement au lieu, à une portion très resserrée de New-York, un coin de rue ,
la reconduction opérée par le buraliste, tous les jours à la même heure, renvoie l’image d’un réel infra-ordinaire dont la perception s’effectue sur un mode qui conjugue lenteur et répétition.
Matière première propice à histoires, la reconduction d'une prise de vue photographique vient également en appuie des questions que posent l'aménagement du territoire. Ainsi les travaux de
la « mission » photographique de la DATAR dans les années 1980 (), et dans sa suite des opérations diverses et variées d'observation du paysage mis en place sous tutelle ministérielle,
méthode à clé.
Le sociologue
Danny Trom situe dans les années 1900 l'origine du recours à la photographie dans un souci d'inventaire des paysages en vue de leur conservation. La Société pour la protection des paysages de France (SPPF) sollicite alors ses membres dans une enquête iconographique de terrain à l'échelle du territoire national dans le but de constituer un corpus visuel de référence et de faire remonter les atteintes aux portés aux paysages, perçus alors comme des objets finis, et dont seul
l’individu cultivé savait en déceler la valeur. Une méthode de comparaison de photographies décalées dans le temps et réalisées depuis un point de vue identique est mise en place afin de mettre en avant les changements
subits par un paysage. Trom avance l’idée de la photographie comme « pratique ordinaire de l’historicité : découper des vues dans le continuum de l’espace veut toujours dire fixer une série de photographies en anticipant les changements que produira immanquablement le cours du temps » (p.104).
Le rapport au temps est central dans l’agencement de photographies que propose le National September 11 Memorial and Museum. Sous l’appellation
Make History, un site web permet aux internautes en possession de document visuels de livrer leur propre expérience de l’attentat. Les photographies ainsi collectées sont mises en scène sur fond de photographies issues de l’application
Google street view, tentant de faire coïncider au mieux les points de vues, celui du pendant et celui du maintenant, celui d’individus et celui d’une machine. La modification radicale du paysage urbain qu’a produit l’attentat n’est d’aucune manière l’objet de cet avatar de reconduction photographique. C’est par le rapport au temps, dans son surgissement le plus soudain, que naît l’émotion, son invasion même. La reconduction photographique, supposée mettre de la distance, est là retournée comme une crêpe par l’émotionnel.
Pour tromper l'ennui de la route qui la mène à la maison de campagne, elle a décidé de faire des photos de ce qui présente à elle au travers du pare-brise. L'idée lui est venue en regardant un film, où un des personnages, pour sortir de la routine de ses déplacements quotidiens, avait l'habitude de photographier systématiquement, et un peu avec obsession, la personne qui occupe le siège de devant dans le bus; il avait ainsi cumulé sur le disque dur de son ordinateur quelques centaines de photos, dont il ne faisait rien de précis. C'est le geste, sa régularité et sa nature protocolaire qui l'avait frappé.
Par sécurité, elle avait bricolé sur le tableau de bord, une fixation pour son appareil, couplé à une application qui déclenchait à intervalles réguliers la prise de vue. Il lui fallut du temps pour trouver la bonne temporisation. Quelques allers et retours ont été nécessaires. Elle était satisfaite de ne pas avoir à choisir quand déclencher. Cette route lui semblait tellement la même partout qu'elle n'aurait pas su faire un choix, ni ne pas en faire. Elle aimait l'idée de s'en remettre à la machine pour faire l'image, et acceptait sans problème de n'être pour rien dans la réalisation de ces images. Avec un peu de temps, ce petit rituel machinique fit naître quelques lieux qu'elle n'avait pas repéré mais pour lesquels elle portait, désormais, une attention un peu plus soutenue.
L'opérateur agit en suivant des procédures préalablement établies, aux paramètres définies pour un usage type. Ses gestes sont prévus, attendus. Il ne dispose que peu de marges de manœuvre dans l'application des tâches qui lui sont confiées.
Les images produites sous condition de procédures en portent l'empreinte.
Sa poésie toute entière tenait dans sa soumission aux procédures. Il avait, un jour, décidé de remettre tout son savoir technique aux mains des configurations matérielles pensées par les ingénieurs.
Sur la porte de son atelier, il avait placé un écriteau : "Documents pour artistes".